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L’entretien

Les start-up suisses en phase d’accélération

Elles représentent l’innovation, la créativité et ont un potentiel de développement énorme. Nadine Reichenthal est une passionnée des start-up et leur dédie tout son temps à l’Accélérateur de l’UNIL-HEC à Lausanne. Elle évoque le contexte économique et politique national, ainsi que la recette vaudoise de l’éclosion de ces entreprises à succès.

Le rôle croissant des start-up dans le tissu économique est une tendance lourde au niveau mondial. En Suisse il s’en crée quelque 300 par année, soit 4 fois plus qu’il y a 15 ans. Ces statistiques ont été délivrées à la fin de l’année dernière par Startuptickers.ch (voir encadré). La santé florissante de ces jeunes pousses est liée à un écosystème qui fonctionne bien, notamment autour des Ecoles polytechniques fédérales (EPF) et des Hautes écoles spécialisées (HES). Le plus grand nombre de start-up se trouvent donc sans surprise dans les cantons de Zurich et Vaud.

Nadine Reichenthal a fondé l’accélérateur commun à l’Université et à la HEC Lausanne (Hautes Etudes Commerciales). Elle y suit actuellement les projets de 25 jeunes entrepreneurs. Elle enseigne également l’entreprenariat aux étudiants en bachelor à la HEC.

Madame Reichenthal, la progression du nombre de start-up sur le sol helvétique est impressionnante!

Nadine Reichenthal: Oui! Cette vivacité est d’autant plus étonnante que les conditions cadres n’ont pas évolué de manière à favoriser l’entreprenariat. Les jeunes diplômés ont souvent plus intérêt à privilégier un poste bien rémunéré dans une compagnie qui leur offrira une carrière stable. Prendre des risques ne va pas de soi dans le contexte politique actuel en Suisse.

Pourquoi?

Je précise d’emblée que je ne parle que de ma position «vaudoise» voire lémanique. Il n’y a, aujourd’hui encore, personne qui puisse prétendre parler au nom des start-up suisses. Voilà le problème numéro un. Il y a ensuite une inculture numérique désastreuse au niveau de nos dirigeants, qui sous-estiment les enjeux liés à la digitalisation et la numérisation, bref à l’économie 4.0. Ensuite, nos start-up n’ont pas accès au capital risque.
De nombreuses entreprises prometteuses quittent le sol suisse au moment de lever des fonds. Il faudrait parler encore des incitations fiscales, tout un chapitre en soi: les start-up occupent un terrain très différent des PME ou des multinationales mais elles sont taxées de la même manière. Il faudrait leur créer une catégorie dans la politique économique helvétique.

Avant d’aller plus loin, pouvons-nous nous entendre sur ce qui définit une start-up?

Il y a une grande différence de mentalité entre une start-up et une PME. La PME vise la pérennité, alors que la start-up est avant tout une entreprise disruptive. De par son invention, elle va amener un changement qui modifie le monde. Il y a clairement un avant et un après la solution proposée par une start-up. Voilà pour son essence. Pour sa définition, il existe généralement
six critères qui font d’une jeune entreprise une start-up: son focus sur l’innovation, ce qui est pour moi primordial, faute de ne rester qu’une entreprise qui réinvente un modèle éculé. Viennent ensuite d’ambitieux projets de croissance, à l’échelle internationale, des modèles économiques évolutifs, une approche fondée sur la science et la technologie et finalement de recevoir l’argent des investisseurs professionnels ou de préparer un exit, c’est-à-dire être rachetée par une plus grosse entreprise.

Vous accueillez en ce moment la  septième cohorte dans l’Accélérateur UNIL-HEC que vous avez participé à mettre sur pied en 2016. A qui est destiné votre programme?

Nous sommes un service proposé par l’UNIL et la HEC. Donc seuls les étudiants, les doctorants et les alumni affiliés à l’UNIL peuvent présenter un dossier de candidature. Il y a une vraie demande pour notre programme: je dois malheureusement refuser de plus en plus de projets venant des hautes écoles. Nous ouvrons la porte à des projets de toute sorte: «no tech», «low tech» ou «high tech» contrairement aux autres programmes académiques.

Qu’enseignez-vous à vos étudiants?

A prendre des douches froides!! Sans rire, mon rôle est celui de l’épine dans le pied: je dois leur éviter de faire des erreurs qui les mèneraient à la faillite.

La démarche se résume en trois mots: désirabilité, faisabilité et viabilité. Je leur apprends donc à comprendre le client, à capturer ses rêves. Il s’agit de la phase de proposition de valeurs, tirée du fameux Business Model Canvas, développé par Yves Pigneur et Alexander Osterwalder. Je leur demande d’aller rencontrer leurs potentiels clients après les cours, afin d’identifier le problème ou le service pour lequel ceux-ci vont payer! Les étudiants réorientent ainsi leurs objectifs et peuvent construire leur business plan. La troisième phase consiste à travailler sur la rentabilité.

Quel rôle joue un accélérateur dans la vie d’une start-up?

Notre programme dure 18 semaines et sert de démarrage à un projet. Une équipe de mentors, constituée de spécialistes issus des domaines scientifiques, financiers, technologiques ou encore de la communication, ainsi que de partenaires industriels permet un coaching intensif et ciblé sur la problématique de chaque participant: préparer son pitch deck, monter un business plan, créer une communication efficace, etc. De plus, chaque projet bénéficie d’une ligne de crédit de CHF 10 000 afin de tester l’idée sur le marché. Les projets ainsi «accélérés» pivotent plus rapidement (jargon pour signifier changer d’objectif) et finalement trouvent le bon produit ou la solution adéquate.

Vous devez savoir que sur les 25 postulants de notre programme, un seul projet sera encore viable au bout de 3 ans.

L’étude de Startupticker souligne le dynamisme étonnant du canton de Vaud.

Oui, nous récoltons les fruits d’une longue histoire et d’une proximité de compétences de haut niveau. Autour des projets de l’UNIL, les ingénieurs de l’EPFL savent «faire», l’Ecole cantonale d’art (ECAL) communique et créé, l’Ecole hôtelière connaît les clients, les HES gèrent et conçoivent et les étudiants en commerce (HEC) managent! Il y a là tout l’écosystème nécessaire et vital à la viabilité d’une entreprise. Le canton de Vaud a mis sur pied de nombreux outils de promotion au carrefour du privé et de l’Etat. Nous avons donc un terrain très fertile. A nous, à l’accélérateur, de préparer le terreau et sélectionner les bonnes graines.

Pour rester dans votre analogie avec le jardinage, quel est le secret de votre engrais?

J’ai deux mots d’ordre. Le premier c’est réseauter. Notre formule à Lausanne est la bonne: mobiliser un grand nombre de spécialistes et de mentors qui redonnent à la société ce qu’ils ont reçus dans leur carrière. Le deuxième: se confronter directement à la réalité du marché. Par exemple, nos étudiants de la HEC, qui ne sont pas eux-mêmes porteurs de projets, doivent comprendre ce que diriger une entreprise veut dire. Nous travaillons donc avec des entrepreneurs de la place vaudoise qui nous soumettent un problème auquel ils font face. Les étudiants travaillent en groupe à analyser et résoudre ces situations réelles.

Quelle est votre vision pour la Suisse?

Nous avons dans ce pays trop d’incubateurs et pas assez d’accélérateurs. Il faudrait inverser les forces. De par la nature de notre tissu économique, la Suisse a soutenu les start-up scientifiques. Alors que je travaillais encore pour Venturelab, je militais pour que des projets locaux que l’on appelle «no tech» voire «low tech» aient une chance de voir le jour. C’est ainsi qu’est né l’accélérateur de Lausanne. Le pari était le bon. AgroSustain (agrosustain.ch) a été sélectionné par le magazine Bilan comme l’une des 50 start-up dans lesquelles investir. Légumes Perchés (legumesperches.ch), une initiative qui promeut l’agriculture urbaine de proximité portent aujourd’hui de nombreux projets en ville de Lausanne. Je cite encore Buildigo (buildigo.ch), une plateforme numérique qui propose les services d’artisans locaux et Greenastic (greenastic.ch), la première plateforme numérique en jardinage basée sur les principes de la permaculture. Ces jeunes pousses ont été accueillies dans l’accélérateur et font maintenant parler d’elles dans leur secteur économique ou industriel. 

Link unil.ch/accelerator

Source: startupticker.ch, Swiss Startup Radar 2018/2019

Chiffres-clés

6% des start-up
réussissent à trouver un acquéreur ou à entrer en bourse.
6 ans
le cap fatidique de l’éventuelle faillite des start-up
300 start-up
sont créées chaque année en Suisse.
multiplication par 4
des créations de start-up en 15 ans

 

Un état des lieux avec Startupticker

Startupticker.ch est une fondation qui s’engage en faveur de l’innovation et de la création de start-up en Suisse. Elle a publié en début de cette année le «Swiss Startup Radar 2018/2019», une synthèse des données récoltées auprès de quelques 4000 start-up fondées entre 1995 et 2017. Voici deux aspects soulevés par le radar:

  • En comparaison internationale, la Suisse compte un nombre très élevé de start-up issues des secteurs des techniques médicales, des machines, de l’électricité et de la métallurgie (MEM) ainsi que de l’énergie et des cleantechs. Nos entreprises sont également très nombreuses dans la biotechnologie et la finance. En revanche, les entreprises d’e-commerce et les plateformes électroniques de marché sont moins représentées ici qu’ailleurs et les jeunes firmes helvétiques restent rares dans l’innovation en relation avec l’événementiel et le tourisme, ainsi qu’avec la publicité, le marketing et la catégorie «Business Intelligence».
  • Les recensements montrent que chaque canton a produit des start-up. Genève en compte 7%, Zoug 5% et Bâle-Ville et Bâle-Campagne ensemble 9%. 30% des jeunes entreprises suisses proviennent du canton de Zurich et 15% de celui de Vaud. La force de ces cantons doit beaucoup à la présence d’institutions de pointe: les EPF de Zurich et Lausanne ainsi que les universités basées dans les mêmes villes génèrent un flux constant de spin-off. En outre, nombre d’offices de soutien et de prestataires de services spécialisés contribuent à l’efficacité de l’écosystème. Ces atouts attirent aussi des fondateurs venus des autres cantons, voire de l’étranger.